Articoli Phàsis

Editorial phàsis n. 1


Articolo Phàsis Collanaa

Qui nous a appelés?

Oui, qui a voulu, choisi ce thème? Qui nous a élus pour répondre à cette question immense, «l’appel, l’élection», trop grande pour nous et pour une jeune revue, parce qu’elle porte sur la possibilité même de répondre, de prendre ses responsabilités? Gageons que ceux qui ont bien voulu écrire dans ce numéro de Phàsis se sont tous posés la même question, même s’ils n’ont pas osé nous la formuler; gageons qu’ils savaient tous que nous n’avions pas de réponse concernant notre propre appel, qu’ils savaient qu’ils leur revenaient de répondre sans savoir, de découvrir au fil de leur pensée ce qui leur venait d’ailleurs, d’un autre, d’autres, c’est-à-dire certainement pas de nous, et nous les remercions d’autant plus.

L’appel est maintenant prêt à revenir aux oreilles des lecteurs. Mais même si l’on ne peut systématiquement énoncer tous les titres d’ouvrage au pluriel, la multiplicité des appels est ici aussi irréductible que celle des réponses, la première réponse à apporter étant que l’on est toujours appelé en tout sens, tel Champollion dispersant son équipe dans les couloirs d’une carrière antique: «je donnai à chaque membre de l’expédition une direction différente afin d’explorer le plus complètement possible les nombreuses excavations qui se montraient à droite et à gauche. Aussitôt qu’on apercevait quelque inscription ou des sculptures, un coup de sifflet d’appel se faisait entendre, et je me rendais sur les lieux pour apprécier l’importance de la découverte». Tel est bien la situation de toute équipe mais aussi de chacun, même quand il répond seul aux appels du réel, comme le dit si bien Jean-Christophe Bailly qui fait de ce fragment de journal une «allégorie de l’existence».

On aimerait dire: tout commence donc par l’appel, les appels. N’est-ce pas le sens de la Genèse, Dieu appelant la lumière et les êtres à l’existence? Mais Dieu existe avant d’appeler, et si l’appel amène les autres êtres, on peut débattre indéfiniment pour savoir si quelque chose d’autre que Dieu (une matière, des possibles) n’existent pas déjà avant d’être ainsi nommé, distingué, impliqués dans l’existence. Dire que tout commence par l’appel serait donc plutôt déjà une thèse antithéologique. Celle de Rousseau dans l’Essai sur l’origine des langues, pour qui le premier mot des hommes fut «aimez-moi», ou «aidez-moi»: l’un au Sud, l’autre au Nord. Mais Rousseau serait donc aussi le premier à dire que ce premier mot, tout de même déjà précédé par les gestes, ne s’articule qu’en se différenciant, non seulement en plusieurs mots, mais aussi en deux formules distinctes, polarisées, qui font éclater la possibilité même de fixer l’unité d’une origine; le premier aussi à les formuler dans une autre langue, le français du XVIIIème siècle, si bien qu’ils s’avèrent, en tant que tels, radicalement inaccessibles, indicibles dans aucune langue. L’appel, les appels, multipliés dès l’origine, restent silencieux, ils montrent bien plutôt l’impossibilité de les appeler eux-mêmes, de les faire remonter jusqu’à nous: l’origine est absente, et l’on n’est jamais les premiers à demander de l’amour ou de l’aide: Google signale sept millions d’occurrence pour le seul «aidez-moi», et quatre cent mille pour «aimez-moi», ce qui fait réfléchir, non sur le déséquilibre Nord/Sud, mais sur la détresse ou les SOS (269 millions d’occurrences en toutes langues) de l’internaute. Dans cette perspective, peut-être que c’est la réflexion de Mead qui continue le mieux Rousseau: «il n’y aurait pas d’appel à l’aide s’il n’y avait pas de tendance à répondre au cri de détresse». La structure cri-réponse précède le tout premier appel, et surtout, le sens même de l’appel est une anticipation ou une visée de la réponse: si la réponse ne venait pas ainsi avant l’appel, comme sens ou comme visée, il n’y aurait pas d’appel et pas de réponse pour remplir (éventuellement) ce sens. Ou encore, une présence encore virtuelle, fantomatique, revient toujours pour répondre à un appel qui n’est pas encore formulé.

Il n’y a pas d’autre manière d’être élu, c’est-à-dire de répondre: il faut être déjà prédisposé à l’appel, être ouvert à l’autre et l’entendre avant même qu’il surgisse, donc être élu avant de l’être. Mais si l’appel attend clairement une réponse, l’attente de l’appel n’a jamais vraiment de réponse, puisque l’appel n’en est pas une. Autrement dit, être, ce n’est pas seulement être dans la détresse, être sûr de l’être et sûr de son appel, donc attendre quelque chose des autres, c’est aussi attendre dans l’incertitude un appel qui ne cesse pas quand on a été appelé. Pour être appelé ou élu, il faut donc y croire. C’est toute la question, qui se déploie d’Abraham repensé par Kierkegaard à l’«Habemus Papam» de Nanni Moretti, en passant par Kafka: m’a-t-on appelé? Est-ce bien moi qui l’ai été? Est-il seulement possible qu’il s’agisse de moi? Abraham ne doute pas d’avoir entendu et d’avoir été choisi pour sacrifier son fils sur le mont Moriah, et toute sa foi se trouve dans son silence, car l’appel comme la réponse n’est pas formulable, il est absurde que Dieu demande un crime comme preuve d’amour. C’est alors le non-sens de l’appel et de l’élection qui supporte tout son sens, où si l’on veut, si l’on y croit, l’inverse, le sens qui supporte le non-sens, cela revient d’ailleurs strictement au même. L’élu, donc, se tait, plus il est sûr de son élection et moins il la clame, et c’est bien sur cela que repose à la fois l’exceptionnalité et la généralité de l’élection : Abraham est père de la foi, dans la mesure même où l’appel qui s’adresse à lui ne le désigne que pour l’absurde, au-delà de toute raison et de toute justification, c’est-à-dire le désigne aussi à l’autre, à celui dont on ne peut prévoir les actes, les réponses, et seulement parce qu’il est autre. L’élection du Pape dans le film de Nanni Moretti est bien plus claire parce qu’elle est humaine et prosaïque, mais alors qu’Abraham ne doute pas de l’absurde, le Pape doute ici de l’évidence, à savoir que son statut de Cardinal rendait son élection possible. C’est à se demander si ce Pape n’est pas parfaitement fidèle au message de Kierkegaard, c’est-à-dire aussi à ce qu’est l’appel divin: c’est bien l’évidence de l’élection qui doit amener le plus grand doute. Ainsi, parmi toutes les évidences que rappelaient aux Français son ancien Président, la plus contestable était peut-être celle qu’il rappelait le plus souvent, conscient que ceux à qui ils s’adressaient avait tendance à en douter: «vous m’avez élu».

L’indétermination de l’appel n’enlève rien à la responsabilité, au contraire. C’est déjà ce que nous dit Heidegger. La certitude figée des appels, des réponses, des élections reste de l’ordre de la communication, et paradoxalement, de l’anonymat: on m’appelle, ou ça y est, on me répond. On s’appelle et se répond sans arrêt, à lui-même, serait-on tenté de dire, même s’il n’y a pas ici de «lui» déterminable. Donc on n’est pas soi-même dans le réseau de la communication. Chacun est alors renvoyé à lui-même, à un silence qui le fait se retrouver en dehors de cet anonymat. Cet appel adressé à soi est ce qui se nomme habituellement conscience morale3. Celle-ci interpelle chacun en exigeant de lui qu’il ne se perde pas dans l’anonymat du «on». Elle ne dit rien tout en étant de l’ordre du langage: son appel n’est pas la formulation articulée d’un ordre exigeant celui ou cela. Il n’a que la forme de la loi, dirait Kant avant de se donner, à tort selon Heidegger, l’image d’un tribunal de la conscience. Il en découle que l’identification de la conscience morale n’en est pas vraiment une, elle laisse dans une indétermination totale l’origine de l’appel, si bien qu’on ne peut en rester à l’idée que chacun s’appelle soi-même, alors même qu’il n’est appelé par personne d’autre, et donc pas non plus par Dieu: «ça appelle», contre toute attente, «l’appel provient de moi tout en me tombant dessus». L’appel, silencieux, impossible à identifier, n’est ainsi que son entente par chacun de nous en tant qu’il existe, c’est-à-dire se dispose et s’ouvre à cette entente. Chacun sait qu’il doit répondre et qu’il le peut: il est ainsi renvoyé à son pouvoir-être le plus propre, qui est de se déterminer ou de se décider afin de donner un sens par sa réponse à l’appel lui-même. Au-delà du vide, du défaut ou de la dette que semble impliquer l’appel de la conscience morale, saisissant chacun dans sa faute et le condamnant sans préciser pourquoi, l’appel est donc bien la responsabilité comme fond sans fond de l’existence singulière, et dans la suite de la philosophie heideggérienne, la responsabilité et l’ouverture de la pensée elle-même, appelée à l’être par l’être.

Il y a cependant encore trop d’assurance, de sûreté froide, dans l’affirmation que «ça appelle» et que cet appel s’adresse à chacun de nous dans son pouvoir-être le plus propre. Levinas et Derrida ont su comprendre autrement la responsabilité. Le premier, en montrant que l’altérité de l’appel était précisément celle d’un autre que je n’attends pas, que je ne choisis pas, mais qui me choisit en m’appelant, en exigeant de moi une réponse à son dénuement et à sa détresse. Il n’y a alors pas d’autre moi que celui qui répond «me voici», comme Abraham, quand l’autre l’appelle. Derrida quant à lui fait vaciller toute certitude concernant l’origine de l’appelant et la présence de l’appelé: c’est ainsi que l’élection devient paradoxalement universelle. Après eux (ce qui ne veut pas forcément dire à leur suite, et peut même vouloir dire avant eux) tous les auteurs de ce numéro se sont sentis appelés à diffracter l’appel et l’élection. Ils ont ainsi exploré d’autres galeries, découvert d’autres inscriptions et objets remarquables. Certains ont montré qu’il n’y pas de jugement sans appel, d’autres qu’il n’y a pas d’appel sans rappel, sans une répétition qui est aussi de l’ordre de la mémoire, laquelle fait remonter l’appel dans le temps sans lui assigner d’origine. Ainsi tous se répondent, nous répondent, en différents langages: la poésie et la musique ont ici une place aussi importante que la philosophie, car l’articulation de l’appel et de l’élection ne doit jamais faire oublier que l’appel est avant tout un son. Voilà ce qu’il faudra retenir, ou se rappeler: que cet exemplaire de revue est avant tout sonore.