Articoli Phàsis

Editorial n. 0


Articolo Phàsis Collanaa

Editorial
Danielle Cohen-Levinas – Jérôme Lèbre

L’exposition est aussi bien l’autre nom de la parution, et donc un thème possible pour un premier numéro de revue. Nous l’avons pris dans son sens le plus large, le plus multiple, en considérant que l’exposition signifiait déjà aussi un mode du multiple, ou de la différence: elle implique un mouvement vers le dehors qui fait que ce qui s’expose, ou se trouve exposé, ne demeure pas seul. Bien sûr, au moins dans la langue française, le terme évoque avant tout une exposition d’oeuvres, et on le rangerait facilement dans la catégorie «esthétique». En ce sens il a déjà son histoire, inscrite dans celle de l’art. Le succès actuel des grandes expositions, tout comme les recherches muséologiques, impliquent une interrogation sur le statut des oeuvres qui apparaissent ensemble au public, dans une position à la fois fixe et amovible : leur accrochage semble inessentiel du point de vue de la création, mais il est tout de même comme une destination, un arrêt momentané ou non dans un espace précisément configuré pour la vision et pour l’approche. Rappelons alors, qu’aussi bien, on peut se demander si tout s’expose, l’exposition ayant largement contribué à faire osciller, sinon vaciller, l’idée même de création, la différence entre les arts de l’espace et les arts du temps ainsi que les frontières de l’art. Les musées, qui peuvent eux-mêmes s’exposer parmi d’autres oeuvres architecturales, ne se limitent nullement à exposer des oeuvres, et leur geste institutionnel est peut-être moins de souligner, voire de donner, une valeur esthétique à des objets que de se risquer (plus ou moins) à tracer le grand, l’impossible cercle de ce qui doit être montré.

L’exposition s’ouvre au public qui s’ouvre à ce qu’elle montre, et dans ce jeu disparaît la simple opposition de l’espace du musée et du monde réel. Il s’avère que l’exposition n’est autre que le temps d’ouverture pendant lequel un fragment du monde s’imprime, un mode d’être se dévoile. Un

paysage s’expose, un animal, nous nous exposons. Notre spécificité « humaine » consiste alors peut-être simplement à n’être qu’exposés. De cette manière nous pouvons nous acheminer vers ce qui de la pensée ne peut plus se penser en termes d’appropriation. La vérité n’est pas le vrai, mais l’exposé. On se souvient de la phrase provocante de Bataille : «Je pense comme une fille enlève sa robe». L’exposition est ici appréhendée comme idiome impossible d’un dénuement extrême de la parole qui parle, une présence en excès qui n’a d’autre ostension que d’exposer sa nudité propre, autrement dit, sa propre exposition – une existence infiniment ouverte.

Il en découle que les rapports entre les existences, et tout autant leur proximité dialogale sont déjà des paradigmes de l’exposition. L’exposition à l’autre donné, au pour-l’autre, comme le premier qui aurait entendu l’appel et qui, sans cet ordre d’idée, pourrait être le dernier à s’ouvrir à lui, à l’écouter, à répondre, tiendrait d’une élection primordiale dont le surgissement a lieu avant même d’affirmer le «pour-soi». C’est cette non-interchangeabilité de l’exposition qui fait que s’exposer revient à exprimer une subjectivation originelle. Or, et c’est bien là le point de convergence entre des pratiques artistiques, la littérature et la philosophie, l’exposition n’est pas nécessairement une modalité de la monstration. Elle ne s’établit pas uniquement dans la simultanéité des données du savoir, ni dans la réciprocité des échanges. Elle touche à l’irréversibilité du temps, à la non-indifférence à autrui. D’où son rapport insécable à une vocation éthique dont nous aimerions montrer qu’elle est aussi une vocation artistique et politique.

Le sens de l’exposition, on l’aura compris, est sans doute celui qui résiste le mieux à la violence accompagnant tout sens imposé. Ce ou celui qui s’expose résiste en raison même de sa vulnérabilité, et au-delà des dispositifs de garde ou d’alarme qui le maintiennent à distance, comme des fléchages qui entendent mener directement à lui. Cette introduction et la disposition des textes qui suivent veulent éviter un tel fléchage; elles souhaitent participer, comme la différence entre les langues, ou entre le texte et l’image, à l’aménagement d’un espace qui permette au lecteur de circuler selon l’itinéraire de son choix, sans que l’on ait ici à distinguer entre les cimaises et ce qu’elles soutiennent. De fait, la notion même d’exposition peut sembler contradictoire, tant elle est concomitante d’un événement qui rompt la totalité et déchire la continuité de tout fléchage. Il s’ensuit ce que nous pourrions appeler une sorte d’émerveillement devant ce qui s’expose, comme si derrière l’exposition faisait irruption une adresse, une gratitude, l’épreuve d’un événement qui n’est justement pas une chose simplement exposée, mais l’agir de l’exposé, le faire sens.